L'auteur, sa vie, ses personnages et la morale | Livres Hebdo

Chronique Juridique

Emmanuel Pierrat

Emmanuel Pierrat est avocat au Barreau de Paris et écrivain. Il codirige avec Sophie Viaris de Lesegno et Carbon de Seze le cabinet Pierrat & de Seze, qui compte une dizaine d’avocats. Emmanuel Pierr at est spécialiste en droit de la propriété intellectuelle. Il a été membre du Conseil de l'Ordre du Barreau de Paris et du Conseil National des Barreaux. Il est Conservateur du Musée du Barreau de Paris. Il écrit dans Livres Hebdo depuis 1995 et est chroniqueur sur BFM. Emmanuel Pierrat a publié de nombreux ouvrages juridiques sur le droit de l'édition et le droit du livre, ainsi que d’essais et livres illustrés sur la culture, la justice, la censure et la sexualité. Il est l'auteur de romans et recits, parus notamment au Dilettante et chez Fayard. Il a traduit, de l'anglais, Jerome K. Jerome et John Cleland, ainsi que, du bengali, Rabindranath Tagore. Emmanuel Pierrat collectionne les livres censurés et notamment les curiosa. Il est Président du Prix Sade. lire la suite

Il y a 10 mois 1 semaine - 2 commentaires Blog

L'auteur, sa vie, ses personnages et la morale

Couverture originale de la BD de Lucky Luke, la réelle et celle qui correspondrait aux valeurs actuelles

La présomption d'innocence est piétinée chaque jour. Les personnalités comme les personnages de fiction doivent désormais être exemplaires. S’ils ne sont pas des citoyens modèles, ils sont des coupables et doivent être effacés, invisibles ou modifiés. Un retour de la censure?

Ces dernières semaines, les œuvres sont soumises à une double menace, la redoutable morale, que l’on croyait bannie, semblant prendre le pas sur la raison.

D’un côté de la tenaille, certains veulent désormais censurer des créations culturelles au motif que leurs auteurs, voire leurs interprètes, auraient eu un comportement répréhensible, voir moralement blâmable.

Les films de Roman Polanski - quel que soit leur propos -, ne seraient plus programmables. Bertrand Cantat - qui inspire peu la sympathie mais a purgé sa peine et donc « payé sa dette » - ne serait plus montrable, Kevin Spacey est éradiqué de la série House of cards comme que de All the money of the world, le prochain film de Ridley Scott…

N’invoquons même pas la présomption d’innocence, qui est piétinée chaque jour, mais juste la nécessité de distinguer les oeuvres de leurs auteurs ; sauf à vider nos bibliothèques en en retirant illico les romans du collabo Céline, toutes les fictions (pour enfants et adultes) du pédophile Lewis Carroll, les poèmes de l’assassin François Villon, les récits du voleur Malraux, etc.

Ce débat ahurissant à peine entamé, voilà que la ministre de la Santé Agnès Buzyn a envisagé de museler le cinéma français, coupable d’inciter à la consommation de tabac.

Car le comportement des personnages de fiction doit aussi être forcément exemplaire. Là se niche une des véritables trouvailles du censeur à la page, sévissant depuis quelques années. Ce n’est plus la débauche en tant que telle qui est jugée, ce n’est plus la connotation raciste des propos du littérateur qui est désignée à l’opprobre. Les personnages, s’ils ne sont pas des citoyens modèles, sont des coupables et doivent être modifiés.

Lucky Luke ne fumait plus depuis belle lurette. Les héroïnes de papier brandissent, à raison, la capote à leur partenaire. Et les flics des séries télévisées mettent leur ceinture quand ils patrouillent en voiture ; sans même évoquer leur comportement lors d’une course-poursuite où, à une telle aune, ils respectent déjà les feux rouges alors qu’ils sont sur le point de coincer le tueur, dont la voiture a déjà deux pneus crevés par les balles. Si le héros est pédophile, serial-killer ou néo-nazi, il doit faire acte de repentance au dernier chapitre. À défaut, il sera jugé et son créateur lui sera assimilé. Même de fiction, les personnages sont tenus de conserver dignité, morale et respect de la loi. Barbe-bleue, Dracula, Rapetous, Arsène Lupin sont à présent infréquentables.

De multiples exemples témoignent déjà d’une interprétation caricaturale du champ d’application de la loi du 10 janvier 1991, dite loi Evin, conduisant à une véritable autocensure.

Ainsi, la Poste a édité en 1996, dans le cadre de l’hommage rendu par la France à André Malraux, un timbre à l’effigie du grand écrivain et homme de culture. A cette belle occasion, la reproduction de la célèbre photographie de la grande portraitiste Gisèle Freund a subi une réelle mutilation, la cigarette d’André Malraux ne figurant plus entre ses lèvres. La Poste a alors expliqué cette décision par la volonté de ne pas promouvoir la cigarette, estimant ainsi respecter les objectifs de la loi de 1991.

De la même manière, en 2005, le catalogue de l'exposition de la Bibliothèque Nationale de France, consacré à Jean-Paul Sartre à l'occasion du centenaire de sa naissance, est apparu… un vide entre ses deux doigts. Sa célèbre cigarette a en effet été gommée par des graphistes aussi zélés que l’ont été autrefois les sinistres « gratte-minettes » ou les propagandistes de Staline.

Cette dérive est allée encore plus loin en 2009. Sur l’affiche de l’exposition consacrée à Jacques Tati, à la Cinémathèque française, le cinéaste a perdu sa pipe au profit d’un ridicule moulin-à-vent. Métrobus, la régie publicitaire de la RATP, a justifié ce subterfuge, là encore, par la volonté d’interdire toute publicité indirecte pour le tabac.

La même année, Métrobus, encore, a mis en cause la présence de fumée de cigarettes sur l’affiche du film Gainsbourg, vie héroïque de Joann Sfar. Quant à la représentation de Coco Chanel sur l’affiche du film d’Anne Fontaine Coco avant Chanel, elle a été refusée par la régie publicitaire de la RATP, celle-ci se prévalant encore une fois du respect de la loi.

Casablanca a sans doute incité toute une génération de jeunes gens à acheter des cigarettes. Ce chef d’œuvre ne serait toutefois pas concerné par l’absurde et liberticide projet qui a été pour l’heure mis en attente après la bronca que son annonce a suscitée dans le milieu du cinéma. Soulignons en effet que cette lubie ne viserait que les films produits en France…

Toutes ces initiatives sont donc des mesures d’abord idiotes, mais surtout de censure, qui semblent oublier le travail primordial revenant à l’éducation, seule à même de lutter contre les agissements criminels, délictuels, mauvais pour la santé ou simplement inciviques.
 

2 commentaires déjà postés

MARIE-ANNE - il y a 10 mois à 12 h 20

Merci pour ce coup de pied dans la fourmilière! N'oublions pas de parler des presssions subies par les personnels dans les bibliothèques jeunesse et des censures ou auto censures qui s'ensuivent. Oui c'est en 2017 et en région parisienne!!!!

Sans fléchir - il y a 10 mois à 17 h 13

Vous mélanger tout : l'oeuvre et l'auteur. Sur un chapitre, vous parlez de Polanski (donc du créateur), ensuite, vous parler de la censure sur les affiches (donc de la communication autours d'une oeuvre), enfin, vous parlez de la supression des cigarettes dans Lucky Luke (donc du contenu). Donc mettons les choses au point : 1) La censure d'une oeuvre en tant que tel est un vrai souci, quelle que soit l'oeuvre, MAIS est ce que vous seriez d'accord si une oeuvre jeunesse, par exemple, explique que c'est bien pour les garçons d'agresser les filles ? Non ? très bien : les oeuvres jeunesses ont donc une responsabilité par rapport à leurs jeunes lecteurs, sans pour autant tomber dans le puritanisme. 2) Polanski fait des films excellents. Dire qu'il est censuré en France est absurde : son dernier film est de partout, et il est à l'honneur de la cinémathèque de Paris. Ce qui est plus dérangeant, c'est que les personnes défendant les oeuvres de Polanski minorent également ses actes. Ce sont EUX qui ne parviennent pas à faire la différence entre l'oeuvre et l'auteur. 3) Il n'est pas reproché à Cantat de chanter à nouveau, mais de faire de la promotion, notamment avec la couverture de Inrock, Enfin, vous parlez de présomption d'innocence, très bien. Mais citez moi UNE seule personnalité de cinéma qui a été accusée, et qui a finalement été innocente. Louis CK a avoué, Kevin Spacey a avoué. Que le film avec Spacey soit annulé n'est pas uniquement de la censure : les producteurs savent très bien que le public boycottera le film, ce qui est son droit absolu : on ne peut forcer quelqu'un à aller voir, ou non, un film, quelque soit la raison. http://www.reflechirsansflechir.com/

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